Michel Bouard / Fragments

Les bas nylon

Texte

Les bas nylon - Fragment d’un futur en voie de dispersion

Depuis l’enfance, j’ai toujours admiré l’élégance des femmes.

J’ai grandi à la campagne, à côté de Paris, où mes grands-parents et mes tantes m’emmenaient souvent. Je découvrais peu à peu ce monde bouillonnant avec le plus grand enthousiasme. L’architecture, les silhouettes, les regards, les mots, les gestes, une coiffure, un manteau, les jambes, cette matière.

À cette époque-là, presque toutes les femmes portaient des bas nylon.

Cette atmosphère reste profondément ancrée en moi, liée à la promesse d’un futur joyeux, lumineux, libre et ouvert.

Jusque dans les années 80, il existait cette forme de raffinement, d’élégance populaire. Les gens travaillaient énormément, mais sitôt que l’occasion se présentait, ils prenaient soin d’eux-mêmes. Les femmes se coiffaient, se maquillaient, arboraient leurs plus belles tenues. Les hommes aussi n’y manquaient pas. On allait au restaurant, au cinéma, au théâtre bien habillé et on éteignait la lumière lorsqu’on quittait une pièce.

Ces gestes simples avaient une valeur.

Les bas nylon me ramènent à cela.

La séduction, cet écrin de finesse qui a toute sa place dans l’image, n’y occupe pourtant pas tout l’espace. Il est ici question de quelque chose de plus vaste : une attention portée aux autres et à soi-même, au détail, à une certaine philosophie de vie basée sur une forme de légèreté mêlée à un engagement quotidien et à une manière plus libre d’habiter le monde.

C’est aussi un savoir-faire délicat, un tissage incroyablement fin. Certaines paires ne pèsent que quelques grammes. J’aime cette idée de finesse absolue.

Peut-être parce qu’au fond, une grande partie de ma sensibilité tourne autour de cette recherche de finesse.

Une étoffe, une posture, un regard, une recherche, une question, un geste, un mot.

Ces choses discrètes, presque invisibles.

Tout ce qui aujourd’hui semble recouvert par le bruit, l'injonction, les grandes certitudes, les démonstrations permanentes de force ou de performance.

Ce monde, où, guidés principalement par la peur, nos regards se tournent inexorablement vers le plus loin, le plus grand, le plus brillant, le plus technique ou le plus riche, vers ces idéaux inaccessibles qui s’éloignent de nous à chaque regard.

Ce monde me fait peur.

Ce monde du désenchantement progressif, où l’individu se désensibilise, laisse glisser peu à peu ses libertés et son pouvoir personnel. Mais ce sera probablement le sujet d’un autre texte. Revenons à nos moutons : les bas nylon.

Ce qui me questionne également, c’est la manière dont ils se sont progressivement évaporés du quotidien pour atterrir dans les marges, trottoirs, fantasmes, pornographie. Comme si cette élégance populaire était devenue impropre, suspecte. Comment un marqueur sociétal aussi fort a-t-il pu se retrouver remisé là ?

Je suis toujours étonné, lorsque j’accompagne ma femme dans des boutiques de vêtements, de voir les hommes, à côté, dehors, tête baissée, ou le regard en l’air à compter les mouches, détachés de l’instant. Comme s’il fallait surtout ne pas paraître intéressé. Personnellement, j’aime toucher les étoffes, regarder les coupes, participer au bien-être de la femme que j’aime ou lui tenir la porte. Je ne vois pas pourquoi il faudrait faire semblant du contraire. La honte d’afficher ses sentiments, peut-être quelque chose à chercher par ici…

Malgré tout, les fabricants continuent d’en vendre et les femmes d’en porter, plus discrètement, comme une sensibilité qui continuerait de se porter à voix basse.

Ce ne sont pas les bas en eux-mêmes qui m’émeuvent, mais bien celles qui aiment les porter, leurs visages, leurs joies, leurs regards, cette manière qu’elles ont parfois d’habiter leur féminité avec liberté, douceur et assurance.

Je ne me penche pas sur la recherche de ces fragments de passé par nostalgie, pour dire que tout était mieux avant.

Mais je crois qu’un coup d’œil dans le rétro, pour aller plus joyeusement de l’avant vaut parfois la peine.

Parce qu’à bien y regarder, ils ne racontent pas toujours exactement ce qu’on croit. Et qu’à l’image d’une virgule au milieu d’une phrase, ils sont parfois capables d’en modifier profondément le sens.

Pour moi, les bas nylon ne sont pas un simple accessoire. Ils restent liés à une idée fine, d’attention, de sensualité légère, mais aussi à une époque où l’avenir semblait encore pouvoir devenir plus élégant, humain, libre et lumineux.

Et puisque cette idée-là d’un futur plus joyeux, qu’on aurait oublié dans l’anodin, le superflu ou le désuet, continue de tourner en moi…

Pourquoi me faire mal et m’en priver ?