Michel Bouard / Fragments

L’élégance

Texte

L’élégance - Fragment d'un monde habitable

Ce petit supplément d’âme, ces riens qui forment un tout.

Ces traits, les mêmes qu’on trouve juste à côté mais qui, jour après jour, nous apparaissent si différents.

Ces goûts, ces couleurs ou ces odeurs qui se révèlent au fil du temps et dont il devient ensuite douloureux de se passer.

Ces mots qui résonnent, ceux que l’on tourne dans tous les sens jusqu’à s’en étourdir et dont, même après avoir fait trente-huit fois le tour de l’arbre, on ne se lasse toujours pas de relire pour se délecter d’un nouveau sens.

Ces mélanges, souvent étranges, parfois abrupts au premier regard : un coup de crayon, une toile, une auto, deux immeubles aux styles si différents construits côte à côte, venus d’époques éloignées et imaginés par des personnes qui n’avaient à la fois rien et tant en commun.

Ces lignes qui, peu à peu, nous charment et nous habitent.

Ces étoffes que l’on porte et qui nous illuminent.

Ces détails qui disent tant.

Ces gestes qui prennent soin, que l’on remarque à peine et qui, lorsqu’ils ne sont plus, nous manquent tellement.

Ces regards éclairés et ces silences poids plume.

Ces amitiés limpides.

Ces sons qui sonnent et nous apaisent.

Ces mots, si justement posés qu’ils nous ouvrent à l’impossible.

Et cette façon de se tenir, de se couvrir, de s’exprimer, loin du clinquant, de la démesure ou de la vulgarité. Cet art de vivre qui ne s’attrape ni en cirant vingt-cinq fois ses chaussures, pas plus qu'en apprenant des livres par cœur ou à coup de butoir.

L’élégance, c’est plutôt comme un fruit qu’on cultive. On choisit la terre, l’exposition, la graine, parfois même celui qui en prendra soin. Car l’élégance, c’est subtil. Fragile aussi, mais pas seulement.

Ça ne supporte pas l’engrais, ni les coups de fouet, et encore moins les boosters. Ça pousse à sa vitesse et c’est partout. Une fleur, un chat, un arbre, la lumière, une voix, une silhouette ou un regard.

Parfois, elle est là, innée et indomptable.

Souvent, elle irrite ceux qui n’en perçoivent que les reflets. Parfois, on la renomme, on la rabaisse, la maltraite ou tourne en dérision. Mais l’élégance, si vous la rencontrez, c’est un peu comme un rêve, vous êtes dedans et nul ne peut vous l’enlever.

Jamais vulgaire, pas plus mondaine.

Elle est là… ou pas.