Michel Bouard / Fragments

Liberté, mon amour

Texte

Liberté, mon amour - Fragment d'air respirable

Si chère et tellement liée à la vie.

Cet atome constituant de l’espace autant que de la pureté de l’air qui m’entoure.

Brillant de l’éclat des plus beaux joyaux.

Malmené, usé aussi à force d'invocation à toutes les sauces.

Celle qui, là, discrète, rend la vie plus douce, avive les couleurs autant que les sons, met de la lumière et multiplie les possibles.

J'ai le sentiment de voir son territoire se dissoudre. Perception erronée, fatalité, relâchement…

Je n’observe pas une disparition brutale, plutôt une sorte d’effritement, une évaporation,

Un peu à l’image de ces chemins qui disparaissent quand on cesse de s’y promener.

Pourtant, ici, nous avons cette chance d’habiter un pays dans lequel nous pouvons exprimer nos idées, nos sentiments, voter, critiquer, nous réunir, applaudir, créer, aimer, nous tromper, danser, nous dénuder, recommencer.

Ça peut sembler banal, mais pour moi, c’est vital.

La liberté, c’est comme ces êtres avec qui on partage le quotidien et dont on oublie la présence jusqu'au jour où ils viennent à manquer.

Nous évoquons souvent la liberté comme un bien dont on nous serait redevable, qu’on devrait nous accorder ou nous rendre.

Comme si la liberté n’était qu’un dû. Les libertés disparaissent-elles parce qu’on nous les retire ou parce qu’on les délaisse?

Je ne nie pas le fait que des accidents se produisent et qu’il existe des exemples pour contredire mes propos, mais, chez nous, bien souvent, la réponse se trouve ailleurs.

Dans notre façon de vivre et d’aborder le quotidien.

Dans ce que nous acceptons et ce à quoi nous renonçons parfois un peu trop facilement.

La peur, j'en parle ailleurs, mais, quand la liberté s’étiole, elle n'est jamais bien loin.

Elle nous pousse vers la protection, les règles, la sécurité, les garanties.

C’est souvent comme ça, sans même nous en apercevoir, que nous échangeons un bon sac de liberté contre un brin de tranquillité.

Ce n'est pas toujours mauvais, mais au quotidien, l'espace en prend quand même un sérieux coup.

Voter, s’exprimer, participer… bien sûr, ce ne sont peut-être pas les formes les plus extravagantes de la liberté… rien à voir avec un voyage au bout du monde, mais lorsqu’on cesse de les pratiquer, elles font comme les chemins.

Nous avons cette tendance à aller chercher toujours plus loin, des solutions qui se trouvent pour la plupart à nos pieds.

Les salades, c’est tout bête, mais si on les arrose et qu'on veille à la limace, elles poussent.

Les amitiés ou l’amour, c’est pareil, il suffit souvent d’un sentiment, d’une bienveillance mutuelle pour qu’elles passent le cap des années.

Les enfants, eux aussi, grandissent mieux lorsqu'on leur propose l’horizon plutôt qu’une cage, aussi dorée soit elle.

Pour vivre, on a besoin d'air.

Lorsque je pars en vacances, même quelques jours, que je laisse derrière moi le quotidien, très vite, l’air me paraît plus léger, je me sens libre.

Puis, si je reste assez longtemps, un nouveau quotidien se forme, avec ses contraintes, l’habitude et c’est reparti.

Alors, ça fait des années que je me pose cette question:

Comment intégrer le goût des vacances dans le quotidien, au cœur de ma vie?

Comment intégrer au jour le jour cette sensation d’air libre?

Je ne parle pas ici de ne rien faire.

J'aime travailler.

Créer.

Construire.

Apprendre.

Je crois même que le travail est l’un des meilleurs outil de réalisation et d'émancipation.

Ce dont je parle est différent.

Cette chape invisible qu’on a la manie de poser soi-même sur ses propres épaules.

Cette accumulation de peurs, d'obligations, de réflexes et d'habitudes qui finissent par nous rendre l'air lourd et passablement irrespirable.

Je ne crois pas que la liberté s’obtienne par la force.

Je crois davantage à la prise de distance, à l’observation, à la lucidité, en un brin de finesse et d'intelligence.

À cette capacité de faire un pas en arrière lorsqu’on sent la pression du monde nous pousser à courir.

Nous vivons à une époque extraordinaire.

Jamais nous n'avons disposé d'autant d'outils, de connaissances, ou de moyens d'adapter notre société au vivant et aux individus qui la composent.

Et pourtant, nous continuons à avancer comme si tout devait entrer dans les trois mêmes cases, comme si la simplification du monde était devenue une obsession, plus importante que sa compréhension.

Comme si sa richesse devait se résumer à quelques modèles reproductibles.

Je n'arrive pas à croire qu'un monde habitable puisse naître de l'uniformité.

La liberté, elle aussi, a besoin d'air.

De diversité.

De fantaisie.

D’imprévu.

D’élégance.

Elle a besoin d'humains capables de penser et décider par eux-mêmes tout en vivant avec les autres et sans attendre qu’un voisin, un parti, un écran ou une institution la fasse à leur place.

Peut-être qu'au final, la liberté, elle ressemble à ces roses du printemps.

On ne peut pas les tirer vers le haut pour les faire aller plus vite.

On peut préparer la terre, leur laisser de la lumière, veiller sur elles et les laisser s’épanouir.

Le reste, elles s’en chargent.

C’est peut-être ça aussi, notre responsabilité.